Faut-il vraiment viser 10000 pas en km pour rester en bonne santé ?

Le chiffre de 10 000 pas par jour circule partout : applications de marche, montres connectées, campagnes de santé publique. Converti en kilomètres, cela représente environ 6 à 8 km selon la foulée. Mais cette cible repose-t-elle sur des données scientifiques solides, ou sur un héritage marketing vieux de plusieurs décennies ? Les recherches récentes apportent des réponses qui remettent en perspective cet objectif devenu réflexe.

10 000 pas en km : d’où vient ce seuil devenu universel ?

L’origine du chiffre n’a rien de médical. Dans les années 1960, une entreprise japonaise a commercialisé un podomètre baptisé Manpo-kei, littéralement « l’outil pour mesurer 10 000 pas ». Le nombre avait été choisi pour sa valeur marketing, facile à retenir et à promouvoir.

Aucune étude scientifique n’avait validé ce seuil à l’époque. Il a pourtant été repris par les applications mobiles, les fabricants de bracelets connectés, puis par le grand public comme un objectif de santé. 10 000 pas est un chiffre commercial, pas une recommandation médicale.

Traduit en kilomètres, ce volume dépend de la longueur de foulée. Une personne de taille moyenne parcourt entre 6 et 8 km pour atteindre ce total. C’est un effort conséquent pour quelqu’un de sédentaire, et la question posée par la recherche actuelle est précisément celle-ci : faut-il aller jusque-là pour obtenir des bénéfices mesurables sur la santé ?

Homme marchant sur un sentier forestier en comptant ses pas avec une application smartphone de fitness

Méta-analyses récentes : le seuil de bénéfice santé est bien plus bas

Plusieurs méta-analyses publiées entre 2022 et 2025 convergent vers un constat qui contredit l’objectif des 10 000 pas. La baisse la plus marquée du risque de mortalité se produit largement en dessous de ce palier.

Une synthèse publiée dans The Lancet Public Health (Ding et al., 2025) situe l’inflexion principale autour de 5 400 pas par jour, avec l’essentiel des bénéfices concentrés entre 4 000 et 7 000 pas quotidiens. Au-delà, les gains existent encore mais deviennent marginaux.

Une autre méta-analyse harmonisée portant sur 15 cohortes (Paluch et al., The Lancet Public Health, 2022) apporte une nuance liée à l’âge :

  • Chez les adultes de 60 ans et plus, le risque de mortalité diminue jusqu’à environ 6 000 à 8 000 pas par jour, puis se stabilise.
  • Chez les moins de 60 ans, la diminution du risque se poursuit jusqu’à 8 000 à 10 000 pas avant de présenter des rendements décroissants.
  • Dans tous les cas, chaque tranche de pas supplémentaire au-dessus d’un niveau très bas (autour de 2 200 pas) réduit déjà le risque de mortalité et de maladie cardiovasculaire.

Le message des données est clair : marcher même modérément protège davantage que ne pas marcher du tout. Fixer la barre à 10 000 pas peut décourager des personnes qui tireraient un bénéfice réel de volumes bien inférieurs.

Sédentarité et pas quotidiens : ce que révèle la cohorte Ahmadi

L’étude d’Ahmadi et al., publiée dans le British Journal of Sports Medicine en 2024, s’est intéressée spécifiquement aux personnes très sédentaires. Avec plus de 72 000 participants suivis par des dispositifs de mesure portés au poignet, elle fournit des données fiables sur le lien entre volume de pas et risques de santé.

Le constat principal : tout pas au-dessus d’un référent d’environ 2 200 pas par jour réduit le risque. Marcher 9 000 à 10 000 pas par jour réduit de plus d’un tiers le risque de mortalité et d’au moins 20 % le risque de maladie cardiovasculaire. En revanche, une augmentation même modeste au-dessus du seuil minimal produit déjà des effets mesurables.

Matthew Ahmadi, épidémiologiste à l’université de Sydney et coauteur de l’étude, résume la situation : le seuil des 10 000 pas reste une cible valable, mais toute activité permettant d’augmenter le nombre de pas quotidien a un impact sur la santé et la diminution du risque de maladie.

Pour les personnes très sédentaires, passer de 2 000 à 4 000 pas par jour représente un gain proportionnel plus grand que de passer de 8 000 à 10 000. Les données disponibles ne permettent pas de conclure qu’un palier unique convient à tous les profils.

Pas, minutes d’activité physique, intensité : des critères complémentaires

Compter ses pas ne capture qu’une partie de l’activité physique quotidienne. L’intensité de la marche, la durée continue d’effort et le type de mouvement jouent aussi un rôle dans les bénéfices cardiovasculaires et métaboliques.

Les recommandations de l’OMS ne se formulent d’ailleurs pas en nombre de pas, mais en minutes d’activité physique modérée à soutenue par semaine. Le nombre de pas est un indicateur pratique, pas un critère médical complet.

Une marche rapide de 30 minutes peut apporter des bénéfices comparables, voire supérieurs, à une accumulation passive de pas au fil de la journée (déplacements courts, piétinement). La cadence compte : une marche à allure soutenue sollicite davantage le système cardiovasculaire qu’une déambulation lente, même si le total de pas est identique.

Couple de seniors marchant ensemble sur un bord de mer dans le cadre d'une routine santé quotidienne

Quel objectif de pas retenir selon son âge et son niveau

Plutôt qu’un chiffre unique, les données récentes suggèrent d’adapter la cible au profil individuel. Les seuils issus des méta-analyses offrent des repères plus réalistes que le standard marketing des 10 000 pas.

  • Personne sédentaire : viser d’abord 4 000 pas par jour, puis augmenter progressivement. Le gain de santé le plus significatif se situe dans cette première tranche.
  • Adulte de plus de 60 ans : un objectif entre 6 000 et 8 000 pas par jour couvre l’essentiel des bénéfices mesurés par les études de cohorte.
  • Adulte de moins de 60 ans actif : monter vers 8 000 à 10 000 pas reste pertinent, avec des rendements décroissants au-delà.
  • Personne pratiquant déjà un sport : le compteur de pas est un complément, pas un indicateur central. L’intensité et la régularité de l’activité sportive pèsent davantage.

L’objectif utile est celui qui fait bouger une personne par rapport à son niveau actuel, pas un chiffre rond identique pour tout le monde. Convertir 10 000 pas en km donne entre 6 et 8 kilomètres, un volume qui reste ambitieux pour une grande partie de la population.

Les données scientifiques récentes pointent toutes dans la même direction : le premier pas compte plus que le dix-millième. Une cible personnalisée, ajustée à l’âge, au niveau de sédentarité et aux capacités physiques, produit de meilleurs résultats qu’un standard universel hérité d’une campagne publicitaire japonaise des années 1960.

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